La recherche du temps perdu…

Playlist : Alice Boman - Waiting

2023. J’accouche de mon premier enfant. Un enfant imprévu. Une force de la nature, soudainement expulsée par mon corps après neuf mois d’heureuse gestation. Je ne saurais dire d’où elle est venue : du ciel selon mes parents, d’une probabilité statistique selon la science, d’un karma. Quoi qu’il en soit, cet enfant est advenu et, avec lui, une énergie créatrice sans précédent. Le jour, la nuit, j’écrivais, je chantais, je dessinais, je photographiais la vie. Je n’ai jamais aussi peu douté de moi-même qu’à ce moment-là. Moi qui fais partie de la communauté sylvestrienne des gens qui doutent, voilà qu’à l’orée de ma quarantaine je me frottais à la grisante sensation d’être légitime pour créer n’importe quoi. Cette sensation me quitta aussi vite qu’elle était arrivée quand, quelques mois plus tard, je repris le travail. Et je pus constater sans trop de difficulté que ce qui avait annihilé ma créativité tout ce temps n’était autre que cette aliénante habitude d’aller travailler. Il aura fallu quelques mois pour que mon corps me demande de remercier mon employeur afin de retrouver cette faste et si chaleureuse sensation de créer pour personne d’autre que moi-même. Cette démission sonna le glas d’une ère et planta les germes d’une idée pour remplir autrement mes journées : faire de la photographie de famille mon métier.

Quelques années plus tard, me voilà assise devant mon bureau à écrire la première note d’Ô mes aïeules. « Notes », parce que, comme un mémo, ces mots sont écrits avec la même urgence, la même nécessité de dire ce qui se joue pour une femme lorsqu’elle devient maman. Les résurgences, les oublis, les liens que l’on tisse, les fils que l’on tire au fond d’un tiroir de photos abandonnées, les trésors retrouvés, ce que cela répare, ce que cela altère.

Devenir mère a été pour moi le début d’une fouille archéologique sans précédent. Avec un père égyptien et une mère colombienne, le langage n’a jamais été notre fort dans la famille. Il y a dans mes racines des énigmes qu’il m’a fallu résoudre et, à défaut de mots, c’est par la photographie que mes réponses se sont formulées. L’image dit parfois plus que n’importe quel discours. La photographie est aussi l’unique moyen de conserver la trace tangible d’un instant vécu sans que la mémoire n’y appose son voile. Elle est le lieu par excellence du souvenir, et c’est sans doute ce rapport au souvenir qui la rend si belle et qui m’a donné envie d’en faire aujourd’hui mon métier.

Tout a donc commencé dans un carton recouvert de lessive. Un carton dans lequel ma mère avait relégué bon nombre de nos souvenirs de famille. Alors, une par une, j’ai regardé, daté, classé, archivé chaque photographie, reconstituant la fresque de mon histoire familiale. Une généalogie qui dépasse les frontières de ma mémoire et qui s’épaissit à mesure que je la construis. Et dans ce travail titanesque, le rôle essentiel des femmes de ma lignée m’est apparu, ainsi que l’envie de comprendre ce qui me liait à elles. Ces grands-mères qui ont chacune été des dizaines de fois mamans. Trop pour une seule vie, sans doute.

Les notes d’Ô mes aïeules seront un moyen de partager mes pensées, mes découvertes et quelques outils pour aller, vous aussi, à la rencontre de votre propre lignée de femmes, avec toutes les incertitudes inhérentes à ce voyage silencieux. Il sera aussi, évidemment, question de photographie, d’archives, de souvenirs, de littérature, de récits autobiographiques et de transmission féminine.

Vous retrouverez une note chaque semaine sur cette page.

Merci pour votre lecture & à nos aïeules !

Alexandra